Pro

Il y a des choses dont tu imagines que jamais elles ne s’appliqueront à toi. Naïveté de la jeunesse. Des concepts que tu entends depuis toujours mais qu’ils ne seront jamais pour toi. Quand on m’a demandé combien je voulais en salaire pour ma première job je ne savais pas quoi répondre. On m’a offert 27k par année. Jamais je n’avais envisagé faire autant d’argent. Moi avec un salaire annuel? Tu divagues! Là on m’offrait vingt-sept mille! J’étais riche.

Plus la carrière avance plus le concept de salaire annuel deviens une réalité. Tiens le terme « carrière ». Au début de celle-ci tu ne sais pas que tu fais une carrière. Tu travailles c’est tout. C’est l’accumulation de jobs et de décennies qui te fais réaliser un jour où tu jettes un coup d’œil en arrière que « Fuck je pense que j’ai une carrière »

Un autre concept que tu connais sans penser qu’il s’appliquera à toi est le terme « professionnelle ». Tu entends cela souvent. « Lui c’est un joueur professionnel » « Ce sont des pros » « Ce meurtre a été fait par des professionnels ». Puis un moment donné durant ta carrière tu te faire dire que tu es professionnel. Moi? Pro? Comme les hockeyeurs, les tueurs à gage et le menuisier que ton père trip dessus? J’ai atteint cette étape de ma carrière? Wow! Pourrais-je avoir un meilleur salaire annuel svp?

Une fois que tu sais que tu peux faire partie de ce gang, les pros, tu essais d’y rester. Tu deviens organisé comme jamais quand les gens dépendent de toi et tu essais de ne pas répéter les mêmes erreurs. Par exemple si tu achètes un billet de train tu t’arranges pour éviter de le prendre avec l’équivalent du coupon de caisse. Comme j’avais fait pour mon trajet Prague-Berlin de l’an passé.

Je vais dormir dans 2 villes durant mon voyage. Zagreb et Split. Je me suis procuré un billet de train à l’avance. J’ai fait super attention. Je me suis assuré de lire tous les courriels de confirmations. De vérifier mes courriers indésirables au cas où le courriel contenant le billet y trouve refuge et que le fichier que je considère être le billet possède un code barre et un numéro de siège. Je fais cela en professionnel.

Une semaine avant de partir je ne me souviens plus trop de l’heure de départ de mes trains. Je vais donc dans mon disque dur virtuel dans le répertoire nommé Croatie lire les PDF des billets. Je suis un pro. Je regroupe mes fichiers ensembles.

Je vois la date des départs, le numéro de train mais pas d’heure. C’est quoi cette connerie? Comment peuvent-ils ne pas indiquer l’heure sur un billet de train. Je trouve cela tellement insensé, que je commence à douter de moi. Je croyais avoir fait toutes les vérifications de départ en bon professionnel. Avoir eu quelqu’un à ma charge j’aurais rayonné de confiance sur la gestion du trajet. Et soudainement tout s’écroule. Ils ne peuvent pas être aussi cave. Quelque chose doit m’échapper. Déjà que le billet est écrit en BCMS ce qui me force à faire certaines déductions dont je ne suis plus sûr du tout. Mon professionnalisme est basé sur le fait d’avoir le bon billet, à la bonne date, à la bonne gare, vers la bonne destination, à la bonne heure et être assis sur bon banc.

Je refais le processus d’achat juste pour voir si je peux récupérer l’heure du départ basé sur le numéro de train. Au moins il y a cela, le numéro de train. Un peu de cohérence dans leur stupidité. Ok parfait, je sais l’heure selon le site web. J’ai droit à une 2eme chance pour prouver mon professionnalisme. Ce n’est pas de ma faute s’ils sont trop caves pour ne pas mettre l’heure mais bon. Un pro doit tout, tout, tout vérifier. J’irais à la gare la veille de mon départ vers Split pour me familiariser avec l’environnement. Temps de déplacement en entre la gare et mon hôtel, reconnaissance des lieux, etc. J’ai le temps, je suis en vacances.

Je me rends donc la veille explorer Glavni kolodvor. Je n’ai que 2 arrêts de tramway à faire pour m’y rendre. Les environs de la gare sont dégagés. Il est donc difficile de manqué ce bel édifice néo-classique. Pas de doute, c’est une gare. La gare centrale de Montréal est tellement bien camouflée et l’édifice a tellement peu d’envergure que si tu passes devant, tu ne réalises pas vraiment que c’est une gare. Ce n’est pas le cas de la gare de Zagreb. Le pire c’est que Montréal a la Gare Windsor qui est tellement plus intéressante coté architecture que la gare centrale. Malheureusement elle a perdu sa vocation.

La gare est presque vide. Quoi de plus agréable que de visiter un grand édifice vide. C’est le fun pour la photo, pour l’absence de stresse et pour l’absence de d’arnaqueurs touristique. Je localise le tableau des arrivées et départs. Un truc me chicote. Je n’y vois pas de numéro de train. Il y a un code de 3 lettres mais pas de numéros. Une autre affaire qui vient nourrir mon doute. C’est peut-être juste circonstanciel. Genre je suis tombé sur une période où les trains n’ont pas de numéros.

Je prends quelques photos et je retourne à mon hôtel géré mon doute. Peut-être que je vais comprendre c’est quoi ces codes à 3 lettres. Je revalide mes heures de départ. Il y a toujours des numéros de trains mais pas de code de 3 lettres. Je passe le PDF dans Google translate. Toutes me déductions semblent bonnes. Comme je dois faire inutilement le processus d’achat de billets pour connaitre l’heure de départ je remarque que les numéros de sièges ne correspondent pas du tout avec les miens. Comme si mon wagon n’existait plus. Coudonc, mon professionnaliste ne sert qu’a gonflé mes doutes.

Je ne prendrais pas de chance. Je vais arriver tôt à la gare au cas où le chaos me frapperais. Le lendemain je me lève à 6h et à 6h30 je suis à la gare pour mon départ de 7h30. Je me précipite sur le tableau des départs. Toujours pas de numéros de trains. Juste des maudits codes à 3 lettres. Tabarnac! Je me fie aux heures de départs…heure qui je rappelle ne sont pas présente sur le billet…juste sur le site web digne des années 2005.

Je vois un départ qui correspond à mon heure de départ douteuse et qui affiche une série de destinations dont la dernière est Split. Me semble qu’il n’y avait pas autant d’étape sur mon trajet. Bah juste un doute de plus. Je vérifie le numéro du quai d’embarquement…C’est écrit « bus ». Re-Tabarnac! Tous les trains ont des numéros de quai sauf le mien. Bon Ok plus de niaisage. Je vais à l’information. Pas de file d’attente. Enfin quelque chose de positif. Je présente mon billet à la dame pour clarifier tout cela. Elle me confirme tout. Je suis à la bonne place, à la bonne heure et mon quai est le 2. Excellent! Tout est sous contrôle. Mon professionnalisme torche! Reste l’histoire des bancs qui ne fit pas. Je verrais cela dans les wagons

Je me rends au quai et attends patiemment. Deux filles attendent avec moi ce qui renforce ma confiance que je suis à la bonne place. Je mange mes croissants tranquillement quand une dame arrive. Elle s’adresse aux filles. Le temps de me mettre en mode anglophone je rate le début de la conversation. Je réalise que la conversation porte sur Split. Je m’approche d’elles. La dame dit « Il n’y pas de train vers Split aujourd’hui. Vous ferez le trajet en bus ». Re-re-tabarnac.

Elle nous demande de la suivre vers les bus. Il semblerait qu’il y a 3 bus. J’avais choisi le train pour l’espace, l’opportunité d’écouter Netflix offline et les toilettes. Je ne suis jamais à l’abri d’une défaillance intestinale en voyage. J’ai un historique assez chargé.
On arrive au bus. Il y a déjà des gens qui sont monté et la soute à bagage déborde. Elle déborde tellement que nous ne pouvons prendre la décision de monter.

Il y plein de choses qui se passe mais je ne comprends rien aux conversations. En même temps de tout cela je dois être un fin stratège. Monter dans le bus 1, 2 ou 3. Le 1 est sur le point de partir et ils ont trouvé de la place pour d’autres bagages. En montant dans celui-là je sécurise mon départ mais je risque d’être dans un bus bondé. J’ai déjà eu mon moment de bus bondé à mon arrivé. Je veux éviter cela à tout prix. Le trajet dure environ 5h pas 30 minutes.

Je décide de laisser partir le bus 1. Un autre bus quitte peu après mais je ne sais pas si c’est le bus 2 ou un bus aucunement impliqué là-dedans. On attend l’arrivée d’un autre bus. Est-ce le 2 ou le 3. Je ne sais plus trop. Il en arrive un. Aussi bien de me résigner à prendre lui…plein ou pas. Nous sommes encore un bon nombre de personnes à attendre. Ce qui est important c’est d’être dans les premiers à monter pour avoir le plus de choix possible et être seul dans son banc. Ensuite le destin fait la job. Je remarque dans le groupe une dame avec son chien. Bon une autre affaire. Avec ma chance, je vais être pris à m’asseoir avec elle, avoir les yeux qui piquent et éternuer sans arrêt.

L’embarquement commence. Je joue du coude subtilement pour être le premier à déposer ma valise et je me précipite dans le bus. J’ai l’embarras du choix et Il semble avoir de la place pour les jambes. Je choisis une place juste derrière une porte de sortie situé au centre du l’autobus. Je n’ai donc pas de banc devant moi mais plutôt un muret. Je sors ma face de pas sympathique et évite tout contact visuel. Je veux éviter la présence d’un compagnon de voyage. Ça semble marché. Je fais peur au monde et je reste seul sur ma banquette. Victoire du professionnalisme et de la face bête!

Par Diego Delso, CC BY-SA 3.0, Lien